Pour les Victimes
de la
Catastrophe du Vaisseau Cuirassé.
LA LIBERTÉ
Cet éclair sur Toulon, jaillit-il de la foudre ?
Quelle épaisse vapeur noircit son ciel d’azur ?
D’où vient cette âcre odeur de cendres et de poudre,
Cet air fuligineux souillant son air si pur ?
C’est un grand cuirassé, La Liberté, qui saute.
Loin des champs de combat, ainsi s’effondre au Port
Ce superbe vaisseau de notre belle flotte,
Et ces sourds grondements sont des hoquets de mort…
Il se change en volcan au macabre cratère,
Qui, pour laves, vomit des cadavres meurtris ;
Puis l’on perçoit, venant comme de dessous terre,
Des appels déchirants, de lamentables cris.
Maintenant, cette épave informe, colossale,
Tel un sombre rocher sortant de ce chaos,
Qui fut La Liberté, c’est la pierre tombale
D’un sépulcre géant où dorment des héros.
Dès la première alarme, on a vu du rivage
Cent canots entourer le vaisseau sinistré,
Essayant à l’envi d’arracher l’Équipage
Au foudroyant Cyclone : il a tout dévoré.
À cette œuvre pieuse on s’acharne avec zèle,
On lutte avec l’espoir, on lutte avec le cœur,
Rivalisant de soins et d’ardeur fraternelle
Pour ces vaincus du sort tombés au champ d’honneur.
C’est la Fatalité brutale, inexorable,
Ennemi qui se cache et qu’on ne peut pas voir,
Qui, par les lâches coups de sa faux implacable,
A fait de ces Marins les Martyrs du devoir.
Ah ! quelle plaie ouverte au cœur de la Patrie
Par l’infernale mort de ses braves enfants !
À nous de consoler sa grande âme meurtrie
Par notre sympathie offerte aux survivants.
Vous dont le noble cœur égala la vaillance,
Sauveteurs obstinés dont rien n’a pu dompter
Les élans généreux, avec orgueil, la France
À son ordre du jour, Braves, peut vous citer.
De votre dévouement glorieuses Victimes,
Vous fûtes mus soudain par un commun ressort,
Qui, vous poussant, hélas ! vers les mêmes abîmes,
De nos pauvres Marins vous réservait le sort !
Que de foyers en deuil, plongés dans la détresse !
Ce que les Sauveteurs ne purent accomplir,
Oui, nous l’accomplirons ; car la pitié nous laisse
Le lot le moins ingrat, le plus doux à remplir.
Il est doux, dans des cœurs qu’étreignent la souffrance,
Le sombre désespoir, la désolation,
Bien doux de faire luire un rayon d’espérance,
Et d’apporter un peu de consolation.
Devant ce deuil public, cette douleur commune,
Montrons-nous généreux, secourables, humains,
Et pour bien soulager cette immense infortune
Avec nos cœurs, ouvrons, toutes grandes, nos mains.
À ces infortunés, c’est un prêt que vous faites :
Ce fruit de vos sueurs, Pauvres, travaillera ;
Votre or, Heureux du monde, escompté sur vos fêtes
Pour le prêter à Dieu, là-haut, prospèrera !
V. Honorat.
(Poème extrait du Bulletin de l’académie du Var,
lxxixe année, 1911, pages 57-59).
Le 25 septembre 1911, le cuirassé Liberté, construit à Nantes en 1902 et commandé par le capitaine de vaisseau Louis Jaurès, était amarré dans le port de Toulon.
Un feu, qui avait pris naissance accidentellement, se propagea rapidement. Malgré les efforts du personnel pour noyer la soute à munitions, celle-ci explosa : le magnifique cuirassé n’était plus qu’un amas de ferrailles !
Cette catastrophe fit deux cents morts à bord du navire, et encore une centaine de morts parmi les marins des unités voisines.
La ville de Toulon était endeuillée une nouvelle fois et, parmi toutes les voix qui tentèrent d’apaiser la souffrance des marins et des habitants, le poète Victor Honorat, retraité des Forges et Chantiers de la Méditerranée et membre de l’académie du Var, sut trouver les mots justes pour exprimer l’émotion générale :